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L’édito de septembre 2010
Leçon involontaire d’un couple du Doubs à des professeurs parisiens
Les convives se régalaient à la table d’hôtes. Un à un, les produits de la ferme, vins, légumes et viandes répandaient leurs parfums dans la vaste salle à manger et leurs arômes dans les palais détendus des vacanciers. La nuit était tombée sur les gorges de la Loue, rendant le village amassé sur son plateau au-dessus du vide parfaitement invisible.
Dans la salle du château, on se questionnait sur les visites et les randonnées du jour. On en vint à parler de la Suisse. Le maître du logis eut alors l’occasion, en passant, de constater que ce n’était pas à l’école qu’il avait appris à parler avec les germanophones. « On nous a fait lire plein de littérature, dit-il, par exemple le joueur de pipeau avec ses rats, mais on n’a jamais vraiment conversé ». À cette remarque, l’une des convives, présence discrète accompagnant un Parisien à la voix forte et à la mine conquérante et satisfaite, prit la parole. Elle corrigea doucement : « Mais je crois que les méthodes ont beaucoup évolué ; je suis moi-même professeur et j’emmène régulièrement mes élèves au labo multimédia ». Le propriétaire de la chambre d’hôtes reconnut qu’il n’avait, à son époque, pas connu ça. J’ai dû sentir poindre dans sa concession la nécessaire politesse convenant à la situation.
La professeur d’anglais poursuivit, sous le regard attentif de son mâle compagnon. « Mes élèves, certains d’entre eux, savent acheter un billet d’avion ou de train, se déplacer dans une ville étrangère, où ils savent faire des achats. Ils savent consommer. Oui, on en fait des consommateurs, dit-elle doucement, l’École fabrique des générations de consommateurs. Mais l’homme, conclut-elle dignement, l’homme, c’est plus que ça, il me semble ; l’homme c’est la culture ». Je devinais que mon vieux lion de voisin fut pris d’un frisson vibrant à l’unisson de la péroraison de sa jeune belle. Ailleurs à table, on n’entendait que le bruit des couverts et des mastications : nous devions non pas tant à la politesse qu’au bon sens de ne rien dire.
Car tous nous régalions de ce repas exquis préparés par des hôtes courageux et imaginatifs, nous nous savions en train de jouir d’une consommation, par les sens et par l’esprit, en cette demeure néo-classique bâtie au dix-huitième siècle par un aristocrate de Besançon.
Lorsque l’École et ses maîtres se mettent à croire que la culture leur appartient, ils sombrent dans une arrogance ridicule. Lorsqu’ils dressent des oppositions entre nos modes de vie et la culture, ils échouent dans la contradiction et la stérilité.
Thomas Demoulin
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